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• LES LEVRES DE L'EAU.

• LES VISAGES DE L'AIR

• COMMENT LA MELANCOLIE EST ARRIVÉE À MOGADOR.

• LES DEMONS DE LA LANGUE

Les Visages de l'air

Les Levres de l'eau

Comment la melancolie est arrivée à Mogador

La peau de la terre
ou
Les Jardins Secrets de Mogador

TRADUIT PAR GABRIEL IACULLI

Femmes fleurs de Mogador
Par CLAUDE-MICHEL CLUNY,
Le Figaro Litteraire.
Les lecteurs déjà conquis par Les Visages de l’air et Les Lèvres de l’eau (1) vont retrouver le même auteur atypique, son écriture fluide à mi-chemin du rêve, et d’autres théâtres à sa célébration des charmes féminins. Quand bien même le lieu central, l’épicentre de cette gageure dont La Peau de la terre est le troisième livre, le troisième cercle demeure l’immuable et toujours enchanteur Mogador.
Mythique et présent, irréel derrière sa batterie de vieux canons, le port chérifien est devenu digne de figurer dans le Dictionnaire des lieux imaginaires de Manguel. Alberto Ruy Sanchez en fait dans ce livre le coeur d’une fleur dont chaque pétale serait lui-même un jardin. D’où irradie l’imagination imprévisible de l’auteur.
Une femme rencontre celui qui parle. Le séduit, le guide et le perd dans les mystères de ses révélations sensuelles et oniriques, lui laissant tout loisir de s’enivrer des senteurs et des couleurs de jardins qui n’existent pas. Ou, en « voyant » les choses autrement, lui donnant le pouvoir de rêver à des jardins qu’il imagine, ou qu’il a connus. Le rôle de la jeune femme, Hassiba, consiste, telle une houri dans les jardins divins, à donner la parole aux sens pour atteindre à la sérénité. La déambulation du narrateur dans les ruelles animées de Mogador n’est que l’approche aveugle d’un monde protégé, le riyad oasis, jardin secret, refuge... Le plaisir des sens y mène si les sens en déchiffrent les signes. « Le signe est faste. L’invisible est avec lui. » On croirait un vers de Saint-John Perse.
« Toi seul pourras me voir où je ne suis pas. » Une sublimation fait lentement glisser le récit, les récits vers un merveilleux apaisant. Évoquant sa grand-mère, la belle Hassiba avoue : « Quand nous étions encore des enfants avides de contes anciens et nouveaux, elle nous réunissait sous un grenadier, là, dehors. Et je t’assure qu’une fois lancée dans un récit, même le vent s’arrêtait pour l’écouter. Elle ouvrait un trou dans le temps, comme si une seconde se changeait soudain en un fruit mûr ouvert en deux, et la saveur de ses paroles nous attirait dans cet espace appétissant. Peu importait l’heure qu’il était. Elle devenait reine du temps. »
Roman éclaté, le livre conjugue la magie du roman médiéval je pense au Coeur d’amour épris... aussi bien que le conte arabe à cette faculté moderne de connaissance comparée qui a changé notre rapport aux signes. L’éditeur d’art mexicain si éclairé, le voyageur à l’infatigable curiosité qu’est Ruy Sanchez ne laisseront plus, du moins de longtemps, l’écrivain libre de ses rêves : car il s’est donné pour tâche d’inventer ce qu’il sait pour nourrir nos propres songes. Un don lui est acquis, qui est de mêler les éléments, les sensations et la mémoire vive de cette autre dimension de la vie qu’est l’art de conter.
La Peau de la terre, comme les deux titres qui l’ont précédé, s’est placé sous le signe du désir. Il n’est pas jusqu’à la race, ou la secte privilégiée des « Somnambules » qui ne puise la sagesse dans le désir, cette puissance « qui nous modèle ». A condition de nous plier à ses leçons. Le Somnanbule « sait que le désir est toujours une quête. Il sait aussi qu’en cherchant il ne trouvera pas toujours ce qu’il désire ». A l’image du paradis, mirage d’eaux vives et de feuillages El Riyad le jardin auquel accèdent ces heureux du monde semble placé sous un signe inconnu de notre zodiaque. Le paradis n’est qu’un songe toujours recommencé.
L’écriture se joue des difficultés de cette sorte de lévitation romanesque avec une science amoureuse des mots et du phrasé de la langue. Elle déploie des ressources aussi discrètes qu’apparemment infinies capables de s’inventer des espaces et des formes en se riant des lois des genres. Elle met en scène la beauté de l’aube, la somptuosité d’étoffes anciennes aux dessins secrets, ou le cannibalisme bien réel d’arbres maléfiques. Mieux qu’un rêve, ce livre est un voyage immobile et sans fin.
(1) Les livres d’Alberto Ruy Sanchez cités sont publiés par les Editions du Rocher.